Cartographier les liens du sang

Professor Brenda MaDougall and team

Les Métis sont l’un des peuples autochtones les plus énigmatiques au Canada. Même si nous sommes nombreux à savoir qu’ils sont d’ascendance à la fois européenne et des Premières Nations et à reconnaître d’instinct le nom de leaders charismatiques comme Louis Riel, au-delà de ces éléments de base, c’est souvent le trou de mémoire. Brenda Macdougall, professeure de géographie à l’Institut d’études canadiennes et autochtones de l’Université d’Ottawa et première titulaire de la Chaire ontarienne de recherche sur les Métis, veut colmater la brèche en jetant quelque lumière sur cette zone grise. Cependant, ses réponses aux questions sur l’identité métisse sont rarement tout noir tout blanc.

Brenda Macdougall dirige le Laboratoire de recherche sur les familles et les collectivités métisses de l’Université d’Ottawa. Travaillant de concert avec Nicole St-Onge, directrice de l’Institut, ainsi que d’autres collaborateurs et des étudiants, elle a réuni 35 000 documents datant du début des années 1800, provenant des provinces des Prairies et du Nord des États-Unis. Ces actes de mariages, de baptêmes et de décès, établis par des missionnaires, ont été photographiés, transcrits et saisis dans une base de données. En étudiant comment les familles ont évolué et créé des liens, Mme Macdougall entend dresser une carte généalogique de l’histoire des Métis. Mais la culture au cœur de son projet – et de son propre patrimoine – est fluide. Les Métis étaient un peuple nomade, et leurs communautés se sont formées à différents moments et en différents lieux.

« Les fonctionnaires et les politiciens ont l’impression de ne pas vraiment savoir qui sont les Métis, dit la professeure Macdougall. Lorsque des États-nations comme le Canada et les États-Unis veulent définir les communautés autochtones, ils demandent à connaître les lieux physiques et veulent rattacher ceux qui s’en réclament à des espaces géographiques bien définis. Les États-nations sont mal à l’aise face aux peuples qui migrent ou se déplacent, qui ont un sens dynamique de leur espace géopolitique. »

Avec le concours de la professeure St-Onge et de cartographes de l’Université, Mme Macdougall espère trouver des moyens de dépeindre visuellement l’histoire des Métis, d’abord des Grandes Plaines (des deux côtés de la frontière canado-américaine), puis de l’Ontario. Cette recherche, que finance le Conseil de recherches en sciences humaines et Affaires autochtones et Développement du Nord Canada, présente des applications concrètes. Mme Macdougall rencontre souvent des décideurs fédéraux et provinciaux et présente fréquemment ses travaux à des groupes de sénateurs, d’avocats et d’enseignants. Lorsque se posent des questions touchant, par exemple, à la chasse et à la pêche ou encore aux revendications territoriales, ses idées aident tous ces gens à baliser leurs décisions et discussions.

Brenda Macdougall est née et a grandi à Saskatoon, et son père, pilote de brousse métis, a grandi dans la vallée de la rivière Rouge, au Manitoba. Alors enfant et forte de ses liens familiaux remontant à l’époque du commerce des fourrures, elle aimait l’histoire et lire des livres sur Riel et les rébellions qu’il a dirigées. Mais, issue d’un milieu ouvrier, elle a choisi à la sortie de l’école secondaire une voie pratique : la science. Toutefois, la jeune femme a presque échoué sa première année à l’Université de la Saskatchewan. Une tante a donc eu l’idée d’organiser une « intervention académique » en invitant à souper des amis professeurs en sciences humaines. Brenda s’est alors rendu compte qu’elle pouvait suivre ses intérêts sans pour autant sacrifier l’ambition.

Après avoir décroché une maîtrise en histoire à l’Université de Caroline du Nord, elle est revenue dans sa ville natale pour préparer un doctorat en études autochtones. Elle s’est attachée à explorer la façon dont la société métisse s’est créée et existe dans un espace, en particulier dans le Nord-Ouest de la Saskatchewan. Cette région et sa méthodologie de recherche généalogique restent au cœur de ses travaux.

Les Métis sont un peuple postérieur aux contacts avec les Européens et ont une histoire brève, mais une culture complexe. On constate des différences régionales entre les Métis de l’Ontario et des Plaines, de même qu’entre les diverses influences francophones, anglophones et autochtones. Les enfants des femmes des Premières Nations et des hommes blancs n’étaient pas nécessairement métis, explique la professeure Macdougall. « Pour l’être, dit-elle, ils doivent être nés dans un milieu social où ils côtoient d’autres gens comme eux. Ils ont besoin de grandir ensemble et d’interagir les uns avec les autres. La société se développe à partir de la manière dont les gens se créent des relations. » La cartographie de ces liens, comme elle le sait, permettra d’approfondir notre compréhension de la mosaïque nationale.

Une fenêtre postmoderne sur le passé d’un peuple

Comment se fait-il que des noms de francophones et d’écossais se soient croisés? De quelles nations amérindiennes les mères des enfants métis étaient-elles issues? De quelle manière les structures sociales de ces nations ont-elles influé sur les familles qui ont vu le jour? Telles sont, entre autres, les questions à l’étude au Laboratoire de recherche sur les familles et les collectivités métisses, une salle remplie d’ordinateurs du pavillon William-Commanda décorée de crânes de bison, de sculptures et du symbole métis de l’infini, emblème de l’union de deux cultures et de l’existence d’un peuple pour toujours.

Émilie Pigeon, étudiante au doctorat et assistante de recherche au laboratoire, se sert d’un logiciel d’analyse de réseaux sociaux pour mieux comprendre les liens de parenté des Métis et l’appartenance religieuse. « C’est une nouvelle façon de voir les grands groupes, dit-elle. C’est une approche très concrète et contemporaine de la recherche historique. »

Paul Gareau, doctorant et chef d’équipe au laboratoire, est d’ascendance métisse. Il affirme que le travail, qui consiste à interpréter l’écriture des missionnaires du 19e siècle, est une entreprise tout humaine et touche à la « quête de l’authenticité dans un monde postmoderne ».

La base de données consultable du laboratoire aidera les chercheurs dans leurs travaux et, une fois les documents en ligne, toute personne qui aimerait fouiller le passé de sa famille aura accès à de nombreux dossiers peu connus. « Les personnes intéressées, dit Paul Gareau, pourront comprendre un peu mieux qui ils sont et d’où ils viennent. »

 

par Dan Rubinstein

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