Eaux troubles

Le Nord du Canada affiche le taux de noyade le plus élevé au pays. Audrey Giles travaille avec les communautés de l’Arctique pour améliorer ce bilan tragique.

Audrey Giles

« Le nombre de noyades par année dans le Nord est de 6 à 16 fois supérieur à la moyenne nationale. »

– Audrey Giles

Si vous partez en bateau ou en motoneige dans l’Arctique, les Inuits vous diront d’apporter un couteau de sorte que si vous tombez dans l’eau glacée, vous pourrez le planter dans les glaces flottantes pour vous hisser hors de l’eau.

Cette technique n’est toutefois pas enseignée dans les cours de natation, de sécurité nautique ou de sauvetage au Canada. Audrey Giles veut faire changer tout cela.

Mme Giles est professeure à l’École des sciences de l’activité physique de l’Université. Depuis presque 20 ans, elle travaille avec des communautés canadiennes du Nord pour réduire le taux alarmant de noyade dans cette région. « Le nombre de noyades par année est de 6 à 16 fois supérieur à la moyenne nationale », précise-t-elle.

Pourquoi les urgences aquatiques sont-elles beaucoup plus fréquentes et plus souvent mortelles dans le Nord? La réponse est complexe. La température, bien sûr, y est pour quelque chose. Souvent, aussi, les collectivités du Nord sont loin des services de santé. Sans compter que les changements climatiques modifient les cours d’eau et les routes de glace – des lieux sûrs pendant des années – et les rendent périlleux.

Mais un autre facteur est sans doute tout aussi important que ces raisons physiques : l'absence de formation et de prévention. Dans toutes les villes au sud des territoires, il existe des campagnes de sécurité publique et des formations adaptées à la région. Ce qui n’est pas le cas dans le Nord, a découvert la professeure Giles.

Pendant ses études de premier cycle, elle est allée à Cape Dorset, au Nunavut. C’était en 1998. Affectée à la piscine municipale, elle a constaté que sa certification et son expérience acquises à Toronto se transposaient mal à une minuscule piscine saisonnière de l’Arctique.

Par exemple, il est impossible de donner des cours de natation et de sauvetage conformes aux normes du Sud dans des piscines qui ont souvent à peine un mètre de profondeur. Les populations locales n’acquièrent donc pas les compétences physiques en eau profonde enseignées dans les cours offerts ailleurs au pays et, souvent, n’obtiennent pas leur certification.

Le contenu des cours est encore plus problématique. « Ces cultures ont des notions de sécurité aquatique depuis toujours, explique la professeure. Il est donc profondément offensant pour eux que des "experts" du Sud essayent de remplacer les connaissances traditionnelles des Aînés sur la sécurité en bateau ou sur la glace. »

Les travaux de la professeure visent à développer et à déployer des programmes de sécurité aquatique et nautique culturellement et géographiquement adaptés. Audrey Giles retourne dans les communautés nordiques aussi souvent qu’elle le peut, en général quatre ou cinq fois par année. Elle vient de terminer l’élaboration de programmes de sécurité nautique adaptés à trois collectivités des Territoires du Nord-Ouest. Ce projet de recherche est une collaboration entre l’Université d'Ottawa, l’Association des parcs et loisirs des T.N.-O., les communautés et les gouvernements locaux.

Les habitants d’Inuvik voulaient une campagne de sécurité publique. L’étudiante Katie Gloss les a donc aidés à créer des affiches et à utiliser les médias sociaux. La communauté de Deline a créé une appli qui aide les gens à se préparer avant d’aller sur l’eau, les géolocalise et enregistre leur retour. À Fort Simpson, on a demandé une formation à la sécurité nautique comportant un volet de survie en eau froide et des affiches de prévention sur l’alcool en bateau.

La création en commun de ces ressources comble une lacune importante. Les municipalités et gouvernements territoriaux appuient ce genre d’initiative, mais au ministère de la Santé et des Services sociaux des Territoires du Nord-Ouest, une seule personne est affectée à la prévention des blessures.

« La clé, c’est de travailler avec les populations locales », affirme Audrey Giles. Après une vingtaine d’années à tisser des liens avec les gens de ces communautés, elle a acquis leur confiance et la compréhension nécessaires à la conception de programmes de sécurité aquatique qui collent mieux aux réalités nordiques. 

 

par Ben Williamson

Haut de page