Un regard neuf sur la diversité religieuse

Lori Beaman and research group

Les chercheurs-sociologues qui fouillent la frontière contestée entre les croyances religieuses et les valeurs sociales sont témoins d’une époque houleuse. Pensons, par exemple, à la polémique déclenchée par la Charte des valeurs du Québec, ou au débat qui oppose les conjoints de même sexe et l’Église catholique. 

« Ce n’est pas un domaine pour les âmes sensibles, dit Lori Beaman, professeure au Département d’études anciennes et de sciences des religions à l’Université d’Ottawa. Il faut vouloir aborder des questions lourdes, controversées, qui enflamment les passions. »

Lori Beaman et ses collègues s’aventurent donc volontiers sur un terrain que bien des gens contournent. Le projet Religion et diversité réunit l’expertise de 37 universitaires pour nous éclairer davantage sur maintes facettes de la diversité religieuse : juridique, communicationnelle, sociologique, historique, politique, éducationnelle et philosophique.

« Notre programme tente de présenter la diversité non pas comme un problème, mais bien comme une ressource, déclare Lori Beaman, directrice de l’étude. Nous voulons aussi proposer des stratégies pro-égalité qui entraînent l’avancement des connaissances et améliorent les prises de décisions politiques. » 

Compte tenu du profil polyvalent de Lori Beaman – elle est diplômée en droit, détient un doctorat en sociologie et a étudié la liberté religieuse ainsi que le phénomène des religions et de la violence contre les femmes –, on ne s’étonnera point que son intention au moment de proposer l’étude au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) fût d’analyser la diversité religieuse dans toute sa… diversité. « J’ai vite su que ce travail exigerait l’apport de plusieurs universitaires », dit-elle.

Le projet a ainsi vu le jour en 2010 grâce à une subvention de 2,5 millions de dollars du CRSH, étalée sur sept ans. Lori Beaman a depuis lors bâti un réseau savant formé de chercheurs venant de plus de 20 universités partout dans le monde, de quelque 80 étudiants et boursiers postdoctoraux, de décideurs politiques et d’autres partenaires, dont les commissions de droits de la personne.  

La recherche met l’accent sur quatre volets : l’identité religieuse; comment les lois et les politiques publiques définissent et délimitent la religion; l’égalité des genres, la sexualité et la liberté religieuse; les stratégies novatrices permettant de composer avec la diversité religieuse.

Pour Mme Beaman, le projet permettra d’atténuer l’anxiété sociale liée à la religion. Parmi les défis, à son avis : éviter de parler exclusivement des irritants de la religiosité; à preuve, quoique les personnes de confessions différentes s’épaulent souvent pour assurer l’égalité, les médias en parlent rarement.  

Il faut aussi apprendre à analyser la religiosité sans partis pris judéo-chrétiens. Or, les indicateurs classiques incluent l’assiduité aux services religieux et la fréquence de la prière. Selon Peter Beyer, professeur d’études religieuses à l’Université d’Ottawa et membre du projet, c’est problématique : « Pour les chercheurs, la sphère de la religion n’est plus aussi circonscrite. Ces vieux indicateurs ne tiennent pas compte aujourd’hui du nombre disproportionné de pratiquants non traditionnels, qui restent donc dans l’ombre et passent pour non religieux… Et bien, on ne pose peut-être pas les bonnes questions ».  

Par suite de nombreux essais, Peter Beyer et l’équipe ont conçu un sondage axé sur les questions ouvertes, mais permettant de révéler les traits identitaires dits « religieux ». Exercice plus corsé qu’on ne le croirait, car l’équipe a dû balayer ses suppositions et ses préjugés. « Il a fallu transformer nos façons de faire », dit le professeur Beyer.

Pour Pascale Fournier, professeure de droit de l’Université d’Ottawa et aussi membre du projet, la méfiance des gens posait le plus grand obstacle : elle devait interviewer des femmes juives et musulmanes en instance de divorce au Moyen-Orient, mais elles refusaient de participer si l’intervieweur n’était de leur foi.  

« De là a jailli la lumière, raconte Pascale Fournier. Je n’y voyais pas un si grand problème de prime abord, mais le divorce, dans leurs cultures, c’est disgracieux, alors les femmes se méfiaient carrément. »

Pour y remédier, Pascale Fournier a confié les entrevues des Israéliennes à une étudiante d’une famille orthodoxe, et elle a recruté de l’Afrique du Nord, du Pakistan et de la Malaisie pour celles des musulmanes.

Mme Fournier a aussi vécu une méfiance à saveur canadienne, ses nombreuses entrevues comme spécialiste après le lancement de la Charte des valeurs du Québec en 2013 la mettant dans la mire de deux camps bien divisés.

« Au Québec, je passais pour pro-Canada, multiculturaliste, une Québécoise qui se haït », dit-elle. Ailleurs au pays, on m’accusait de défendre la vision québécoise d’immigrants soumis aux valeurs de la société d’accueil, par opposition au visage multiculturel canadien, où les immigrants affirment leur identité distincte. » 

N’empêche, Lori Beaman se réjouit que la religion et la diversité se discutent publiquement. Ses premières études dans le domaine au milieu des années 90, « n’intéressaient presque personne… le droit, la science politique, la sociologie… on vivait en marge, et dans le discours sur le multiculturalisme, on lamentait l’absence de la religion – pas dans la vie des gens ordinaires, mais dans la réflexion des décideurs, des législateurs et des universitaires. L’évolution, c’est là qu’elle a lieu ».

 

par Alan Morantz

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