S’acclimater sans faim

Les changements climatiques influencent les habitudes alimentaires des habitants du Nord canadien. Montrer aux jeunes Inuvialuit et Gwich’in comment apprêter et partager la nourriture du terroir constitue une première étape vers leur sécurité alimentaire et leur résilience.

Sonia Wesche et Tiff-Annie KennySonia Wesche et Tiff-Annie Kenny

« Face aux changements climatiques, tout devient moins prévisible. En montrant aux jeunes à préserver les aliments traditionnels et à partager en situation d’abondance, on les aide à s’adapter. »

– Sonia Wesche

La région désignée des Inuvialuit (RDI), qui s’étend de la frontière de l’Alaska à l’extrémité ouest de l’archipel de l’Arctique, regorge de montagnes robustes et de toundras ondulantes. Quelque 6 000 personnes, surtout des Inuvialuit et Gwich’in, y vivent et forment six communautés isolées, dont Inuvik (T.N.-O.), la plus populeuse.

La population s’est toujours nourrie d’aliments sauvages (lièvre arctique, caribou, poisson, baleine, baies, etc.), appelés communément « aliments traditionnels ». Au fil du temps, par contre, elle s’est fiée plus aux magasins pour sa nourriture. Un sondage de 2012 révèle qu’en raison de nombreux obstacles (coûts, environnement perturbé, etc.), la quantité ou la qualité de la nourriture laisse à désirer dans presque le tiers des foyers inuvialuit.

Sonia Wesche, professeure de géographie et d’études environnementales à l’Université d’Ottawa, explore la santé environnementale autochtone et l’impact des changements climatiques sur la sécurité alimentaire dans le Nord. Son modèle de recherche participative encourage les communautés à prendre conscience des questions qui les touchent et à y réagir.

En 2014, elle a coanimé un atelier sur l’impact des changements climatiques sur la sécurité alimentaire; chasseurs, trappeurs, organismes communautaires et professionnels de la santé, de l’éducation et de la faune de la RDI y ont participé.

« On a discuté non seulement des études et interventions prioritaires dictées par le changement, pour composer entre autres avec l’imprévisibilité croissante des conditions de glace et des migrations animales, mais aussi du fait que les jeunes mangent moins d’aliments traditionnels que les Aînés. Le consensus : ils doivent apprendre à cultiver, à traiter et à conserver ces aliments vu les changements en cours », ajoute la chercheuse.

Sonia Wesche et Tiff-Annie Kenny, doctorante en biologie, ont donc lancé un projet avec l’école East Three à Inuvik pour enseigner la préparation, la consommation et le partage d’aliments traditionnels aux élèves du primaire et du secondaire.

« Le partage est ancré dans les traditions alimentaires inuites, dit Sonia Wesche. La chasse et la pêche se font en groupe, et on se consulte sur la météo ou sur l’emplacement des caribous. La récolte est ensuite distribuée dans la communauté. L’interaction sociale, le partage de connaissances et l’entraide abondent… ça ne se fait tout simplement pas quand la nourriture vient d’un magasin. »

Les écoles amenaient déjà les élèves pêcher, chasser et cueillir, mais les récoltes ne se retrouvaient toujours pas dans les goûters. Tiff-Annie Kenny, qui s’est rendue à Inuvik deux fois en 2015 pour le projet, a visé d’abord les collations.

« Les Aînés ont enseigné la conservation des aliments traditionnels; les élèves ont fumé du poisson et préparé de la charque de renne [viande séchée] pour la collation. »

Les Aînés ont aussi démontré l’emploi de baies dans les muffins et jus médicinaux, et les ont partagés avec les plus jeunes. Les élèves ont enfin préparé des soupes et des ragoûts pour les Aînés au centre de soins de longue durée.

« Face aux changements climatiques, tout devient moins prévisible. En montrant aux jeunes à préserver les aliments traditionnels et à partager en situation d’abondance, on les aide à s’adapter, affirme Sonia Wesche. Souhaitons que ces pratiques leur permettent de mieux composer avec ces changements et renforcent leur sécurité alimentaire. » 

 

par Leah Geller

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