Vérité et réconciliation en classe

Enseigner à de futurs enseignants l’histoire des pensionnats est une leçon d’intégration des perspectives autochtones à l’éducation.

Nicholas Ng-A-Fook et Kiera BrantKiera Brant et Nicholas Ng-A-Fook dans une salle de classe de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg au Québec.

« Il faut intégrer plus de points de vue et de contenu autochtones aux programmes de formation à l’enseignement. »

– Kiera Brant, étudiante à la maîtrise en éducation

Kiera Brant a étudié la guerre de 1812 en 8e année dans la Première Nation Tyendinaga près de Belleville, en Ontario. L’année entière a été consacrée à la contribution des Mohawks et des Iroquois à cette guerre. « Quand j’ai quitté la communauté, je me suis rendue compte que d’autres élèves n’avaient pas du tout appris la même chose que moi; l’histoire autochtone était presque totalement exclue de leur programme », explique Mme Brant, qui est elle-même mohawk.

D’autres élèves ontariens, a-t-elle découvert, ont en effet étudié la guerre de 1812 du point de vue des colonisateurs. S’ils ont appris quoi que ce soit des alliances entre les Mohawks et Iroquois et les Britanniques et Américains, ce n’était qu’en marge du propos principal.

Kiera Brant est une étudiante de 22 ans à la maîtrise en éducation à l’Université d’Ottawa. Avec son codirecteur Nicholas Ng-A-Fook, professeur à la Faculté d’éducation et directeur du programme de  formation des enseignants, elle veut changer la façon dont le curriculum de l’Ontario et les étudiants en éducation abordent les contributions des Premières Nations, des Métis et des Inuits à la culture, à l’histoire et à la société canadiennes.

Comme la Commission de vérité et réconciliation l’a fait ressortir l’an dernier, « l’éducation est depuis toujours un instrument de colonisation et de marginalisation des peuples autochtones, explique l’étudiante. Comme elle prépare les futurs enseignants, la Faculté d’éducation peut soit perpétuer le processus de colonisation, soit le remettre en question et ainsi favoriser la réconciliation. »

Les travaux du professeur Ng-A-Fook consistent en grande partie à réduire l’écart entre le curriculum explicite, que la province fournit au personnel enseignant, et l’expérience réelle vécue par les élèves en classe, soit le curriculum caché ou implicite. Jusqu’à tout récemment, selon le chercheur, le curriculum explicite de l’Ontario excluait ou minimisait l’expérience des élèves autochtones.

« Dans une communauté où les concepts associés à la citoyenneté diffèrent des concepts dominants – par exemple l’idée qu’une communauté des Premières Nations, métisse ou inuite est souveraine –, on ne s’étonnera pas que certaines notions enseignées dans le curriculum provincial ne disent pas grand-chose aux élèves autochtones. »

Le professeur Ng-A-Fook veille à ce que la formation des enseignants tienne compte des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation, soit que tous les élèves du Canada soient mis au fait des répercussions du régime des pensionnats et du traumatisme qu’il a causé à plusieurs générations. Il s’intéresse aussi à la façon dont l’Université applique l’Accord sur l’éducation autochtone, signé par de nombreux doyens de facultés d’éducation du Canada, et les Principes en matière d’éducation des Autochtones d’Universités Canada, pour réduire l’écart de rendement scolaire entre les étudiants autochtones et les étudiants non autochtones.

Dans son mémoire de maîtrise, Kiera Brant se penchera sur la façon dont l’Université d’Ottawa appliquera les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation. « Il faut intégrer plus de points de vue et de contenu autochtones aux programmes de formation à l’enseignement, affirme-t-elle. En ce moment, il n’y en a pratiquement pas, et quand il y en a, c’est le plus souvent superficiel. »

Pour aider ses étudiants en éducation à comprendre et à transmettre les points de vue autochtones, le professeur Ng-A-Fook leur propose notamment de créer des documents numériques d’histoire orale. Depuis huit ans, il travaille avec des étudiants en éducation et des élèves de 5e et 6e année de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg au Québec, située à environ une heure au nord d’Ottawa. Il demande aux deux groupes de documenter l’histoire des survivants des pensionnats.

Le fait d’interviewer des Aînés qui ont fréquenté les pensionnats « donne vie à l’histoire », dit-il. Raconter des histoires sur support numérique renforce également les compétences en informatique des élèves et oblige les élèves comme les futurs enseignants à consigner le récit de l’expérience vécue, à le documenter, à l’enregistrer, à l’archiver et à le retravailler pour en faire ressortir les points les plus forts et les plus significatifs.

Bon nombre des étudiants en éducation entendaient parler des pensionnats pour la première fois dans le cadre de cette activité, nous apprend le chercheur. « À la fin de l’exercice, ils comprenaient beaucoup mieux les répercussions intergénérationnelles du régime des pensionnats autochtones dans l’histoire du Canada. […] Ils étaient beaucoup plus sensibles à l’expérience vécue par ces personnes et capables d’empathie à leur égard », affirme-t-il.

Le professeur Ng-A-Fook estime que l’Université d’Ottawa a beaucoup à faire non seulement pour mettre en place les recommandations relatives à l’éducation de la Commission de vérité et réconciliation, mais aussi pour intégrer l’esprit général de réconciliation. Avec l’aide d’un comité consultatif formé de membres des Premières Nations, de Métis et d’Inuits, et l’appui de l’administration de la Faculté et de ses collègues, il a monté un cours obligatoire sur les perspectives autochtones pour tous les étudiants de la Faculté d’éducation. Il espère, tout comme les communautés autochtones locales, que ce cours aidera les futurs enseignants à intégrer ces points de vue à leur enseignement.

Alors seulement, estime Nicholas Ng-A-Fook, les enseignants seront à même de donner suite aux demandes relatives à l’éducation de la Commission pour qu’en bénéficient les élèves canadiens, tant en classe qu’à l’extérieur. 

 

par Laura Eggertson

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