Documenter opikihawasowin avec la communauté

Publié le mercredi 29 septembre 2021

Mariette Niquay et Eva Ottawa sont assises sur une bûche dans le bois.

Lauréate du concours Recherche inclusive, recherche exemplaire : Concours d’histoires inspirantes organisé par le Cabinet du vice-recteur à la recherche, la chercheuse Eva Ottawa veut donner une voix aux communautés autochtones en les faisant participer activement aux projets de recherche qui les concernent.

« En 2017, peu après l’adoption du projet de loi 113 par le gouvernement du Québec, qui reconnaissait l’adoption coutumière autochtone, j’ai décidé de documenter de façon empirique la pratique de opikihawasowin chez les Atikamekw Nehirowisiwok de Manawan, explique la professeure à la Section de droit civil de l’Université d’Ottawa, qui est originaire de cette communauté située au Québec. Je voulais rencontrer des gens qui avaient vécu personnellement opikihawasowin – c’est-à-dire la prise en charge coutumière de l’enfant pour le guider, en prendre soin et l’amener à la maturité –, comme enfant, ou parent d’origine ou adoptif. »

L’adoption coutumière autochtone est différente de l’adoption plénière. En général, elle découle d’un procédé naturel et consensuel : l'enfant est confié aux soins de proches désireux d'en prendre soin et les liens de filiation avec la famille d’origine sont préservés. « À l’aide des témoignages des participants, de consultations auprès de kokoms et des aînés pour mieux situer les données, et par la prise en compte de kaskeritamowin, les savoirs nehirowisiw, j’ai décidé de décrire leur système juridique coutumier en m’inspirant du cadre développé par la Chaire de recherche du Canada sur la diversité juridique et les peuples autochtones. Mon but était de soutenir l’autorité de Manawan en matière d’opikihawasowin. Aujourd’hui, ce travail de recherche et le cadre utilisé peuvent constituer une source d’inspiration pour d’autres communautés ou Premières Nations », souligne celle qui a été la première femme élue Grand Chef de la Nation Atikamekw (de 2006 à 2013) ainsi que présidente du Conseil de la Nation Atikamekw.

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Découvrez l'histoire d'Eva Ottawa, l’une des gagnantes du concours d’histoires inspirantes Recherche inclusive, recherche exemplaire de l’Université d’Ottawa. Transcription

Poursuivre la décolonisation

Avant de rencontrer les membres de sa communauté, Eva Ottawa avait créé une grille d’entrevues basée sur le Code civil et les notions occidentales d’intérêt de l’enfant et de consentement, tout en souhaitant aussi laisser les gens s’exprimer librement. Mais au moment de l’analyse des données, elle s’est rendu compte que sa grille était inutilisable. « Ça a été violent, dit-elle. Les Atikamekw Nehirowisiwok ont une autre façon de voir le monde. Nous n’utilisons pas les mêmes termes, les mêmes concepts. Par conséquent, pour pouvoir interpréter mes données et être en mesure de bâtir un cadre d’analyse, j’ai dû moi-même entamer un processus de décolonisation en effaçant mon bagage de juriste et en me positionnant comme atikamekw nehiriwiskwew nehapiskak itekera, une femme qui appartient au territoire atikamekw familial. »

Dans sa thèse de maîtrise, fraîchement déposée et très bien reçue, Eva Ottawa écrit que les Atikamekw Nehirowisiwok sont un peuple nomade de tradition orale et qu’il n’existe pas de terme équivalent à celui de « droit » dans leur langue. « Aucune institution n’a le pouvoir d’édicter des lois, écrit-elle. Ce sont les traditions orales qui, depuis des générations, transmettent les valeurs, la philosophie et les règles régissant la vie en communauté. »

Réfléchir en atikamekw nehiromowin

Toutes les entrevues, sauf une, ont été réalisées en atikamekw nehiromowin. À Manawan, 94 % de la population parle toujours sa langue maternelle, et c’est en partie grâce aux parents d’Eva Ottawa, qui ont traduit l’ensemble du programme scolaire québécois en atikamekw nehiromowin dans les années 1990. « Communiquer avec les participants à ma recherche dans leur langue maternelle m’a permis d’avoir des conversations plus naturelles avec eux. De mon côté, j’ai pu continuer à réfléchir en atikamekw et dégager des concepts dans cette langue. »

Cette laborieuse traduction d’une langue à l’autre – du français à l’atikamekw nehiromowin et inversement – a aussi servi à créer un pont entre les deux cultures juridiques. « Mon approche vise à ce que les messages des Atikamekw Nehirowisiwok soient entendus et correctement traduits, ce qui permet de contribuer à préserver leur sentiment d’appartenance et leur besoin de protéger leurs savoirs. C’est un véritable exercice de préservation de la dignité des peuples autochtones. »

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