Dans la gueule du volcan

Under the volcano

« Des roches fondues bouillonnantes, atteignant une température de 900 degrés, s’échappaient du cratère aux deux minutes. C'est stupéfiant. »

— Keiko Hattori

 

Keiko Hattori a pendant de nombreuses années survolé en hélicoptère le périmètre de volcans en éruption pour étudier la composition du magma expulsé des profondeurs de la Terre. Puis elle s’est tournée vers l’étude des gisements de minerai formés par les volcans éteints dans le Nord du Canada, en pensant que ce serait moins risqué.

Jusqu’au jour où elle a rencontré son premier ours.

Keiko Hattori, qui est géochimiste à l’Université d’Ottawa, a eu chaud plus souvent qu’à son tour pendant ses trente années consacrées à l’étude des éruptions volcaniques et des gisements minéraux et métalliques. Première étudiante au baccalauréat en géologie à l’Université de Tokyo, elle a fait sa première expédition au bord d’un cratère formé par un volcan en activité dans le Nord du Japon.

« Des roches fondues bouillonnantes, atteignant une température de 900 degrés, s’échappaient du cratère aux deux minutes, se souvient-elle. C’était stupéfiant. Et je me demandais bien d’où pouvaient venir ces roches. »

Il n’en fallait pas plus pour convertir la jeune Hattori à la géochimie. Comme l’Université de Tokyo était un établissement à forte domination masculine vers la fin des années 1970, Mme Hattori a cherché des endroits où elle pourrait poursuivre ses recherches et enseigner en Amérique du Nord après avoir obtenu son doctorat, ce qui l’a finalement amenée à l’Université d’Ottawa en 1983.

Pendant la vingtaine d’années qui a suivi, elle s’est rendue dans l’Himalaya occidental, au Pakistan, dans les Alpes françaises et italiennes, et aux Philippines. Elle adorait ces expéditions et la possibilité de faire de la randonnée en montagne dans des endroits magnifiques.

Elle s’est demandé pour quelles raisons certains volcans étaient explosifs, et d’autres plus tranquilles; pourquoi certains expulsaient du soufre en grande quantité, tandis que d’autres crachaient du dioxyde de carbone, du mercure ou du cadmium; et encore pourquoi certains champs de roches volcaniques contenaient des métaux, notamment de l’or et du cuivre.

Afin de comprendre pour quelle raison les volcans produisent différents minéraux, métaux et gaz, l’intrépide chercheuse se concentre sur les phénomènes géologiques qui surviennent très profondément sous la surface de la Terre et qui alimentent les éruptions. « Ce qui m’intéresse, dit la chercheuse, c’est ce qui se passe dans le sous-sol. »

En 1993, elle s’est inscrite à un atelier donné dans le cadre de la Décennie internationale pour la prévention des catastrophes naturelles des Nations Unies, à Pasto, en Colombie. Les volcanologues y ont appris à mieux surveiller le volcan Galeras, tout près de là. Durant une expédition dans le cratère du volcan pour prélever des échantillons de gaz, le Galeras est entré en éruption soudainement, emportant six scientifiques. « Cet accident m’a fait prendre conscience des risques, et qu’il était peut-être temps que je m’intéresse à autre chose », raconte la professeure Hattori.

Elle a donc commencé à orienter ses recherches vers les volcans éteints et les dépôts qu’ils ont laissés dans le Nord du Canada. Elle rappelle qu’il y a près de trois milliards d’années, la quasi-totalité du Bouclier canadien était couverte de volcans en activité. Elle étudie maintenant les phénomènes qui ont créé les gisements de métaux et de minerais du sous-sol canadien.

Ses travaux fournissent d’importantes données pour l’exploration de gisements d’uranium, de cuivre et d’autres métaux, ainsi que pour atténuer les effets des produits chimiques et des gaz libérés par l’exploitation minière. L’un des projets en cours consiste justement à mettre au point des techniques qui faciliteront la détection d’uranium dans le sol jusqu’à 750 mètres de profondeur.

Le laboratoire de Mme Hattori dans le nouveau Complexe de recherche avancée (CRA) comprend une salle blanche où elle pourra analyser les traces de métaux et les isotopes du plomb qui jouent un rôle dans la désintégration de l’uranium. Elle pourra aussi utiliser le spectromètre de masse par accélérateur du CRA et travailler avec des instruments laser et au plasma pour déterminer la composition d’isotopes et la concentration d’éléments dans les échantillons qu’elle rapporte du Nord canadien.

La professeure Hattori se rend encore dans des endroits éloignés pour chercher de nouveaux gisements de métaux. Toutefois, elle ne s’inquiète plus d’être prise dans un hélicoptère qui pourrait être soufflé d’un coup à tout moment si le volcan qu’elle survole entrait soudainement en éruption. Maintenant, ce sont plutôt les ours qui l’inquiètent.

L’an dernier, lors d’une excursion de travail dans le Nord de la Saskatchewan, elle et son étudiante s’étaient fait déposer en pleine nature pour recueillir des échantillons géologiques. Alors qu’elle prenait des notes près de leur véhicule tout-terrain, elle a levé la tête vers son étudiante, qui puisait de l’eau. Un immense ours brun – probablement un grizzly – se trouvait juste derrière elle.

« J’ai dit : "Mary, il faut s’en aller d’ici tout de suite", raconte la professeure Hattori. Poussées par l’adrénaline, elles ont sauté à bord du véhicule, et l’animal a pris la fuite en entendant le son du moteur.

« Peu importe où l’on va, conclut Keiko Hattori en soupirant, l’étude des volcans, qu’ils soient en activité ou éteints, est une activité risquée. » Elle a toutefois tiré une leçon de son dernier face à face avec ce gros spécimen de la faune canadienne. « Je n’éteins plus jamais le moteur de mon véhicule », s’exclame-t-elle en riant.

 

par Laura Eggertson

Haut de page