Un héritage toxique

Pendant plus de 50 ans, l’air, le sol et l’eau autour de Yellowknife ont été contaminés par l’arsenic de la mine Giant. Les toxicologues environnementaux Jules Blais et Laurie Chan surveillent les effets résiduels de cette contamination dans les cours d’eau avoisinants.

Laurie Chan et Jules BlaisLaurie Chan et Jules Blais

« On peut détecter l’arsenic dans les lacs environnants dans un rayon de 15 kilomètres de la mine Giant. Selon une analyse préliminaire, le niveau de trioxyde de diarsenic présent dans les lacs dépasse le seuil à respecter pour protéger la vie aquatique. »

– Jules Blais

De 1948 à 2004, on a extrait sept millions d’onces d’or de la mine Giant, au bord du Grand lac des Esclaves, dans les Territoires du Nord-Ouest. Mais l’extraction de ces immenses richesses pendant près de 50 ans a entraîné la production d’un poison mortel – 237 000 tonnes de trioxyde de diarsenic.

Cela fait 11 ans que le gouvernement du Canada et celui des Territoires du Nord-Ouest ont signé une entente pour le nettoyage du site. Le Projet d’assainissement de la mine Giant, qui devrait coûter près d’un milliard de dollars, vise la décontamination des terres et des cours d’eau et la restauration du paysage. Le site, qui se trouve environ à six kilomètres de Yellowknife, où habite la moitié de la population des Territoires du Nord-Ouest, comprend 100 bâtiments hautement contaminés, des fosses à ciel ouvert, des bassins à résidus et des sols contaminés.

La mine Giant vu du cielLa mine Giant

Laurie Chan, professeur de biologie à l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en toxicologie et santé environnementale, fait partie du Comité indépendant d’évaluation par les pairs (CIEP) créé par Affaires autochtones et du Nord Canada pour donner des conseils techniques au gouvernement afin qu’il choisisse la meilleure des 56 solutions proposées pour l’assainissement du site. En août 2014, toutes les parties ont accepté la recommandation du CIEP d’utiliser la méthode des « blocs congelés » pour congeler le trioxyde de diarsenic actuellement stocké dans des conteneurs souterrains. On empêchera ainsi les produits toxiques de s’écouler dans l’environnement.

« Il serait trop difficile et trop dangereux d’éliminer l’arsenic du sol. Ce serait comme exploiter une mine d’arsenic », dit le professeur Chan, qui continue à donner des conseils aux responsables du projet sur la façon de protéger les travailleurs pendant les travaux d’assainissement. « Les habitants de Yellowknife s’inquiètent toujours de l’exposition à l’arsenic. »

La présence de contaminants dans les environs de la mine est suivie de près, notamment le taux d’arsenic dans l’ombre de l’Arctique qui vit dans les ruisseaux et cours d’eau à proximité, dont certains sont prisés des pêcheurs. Le professeur Chan élabore également une étude sur la santé humaine pour évaluer, dans les prochaines années, le risque potentiel d’exposition à l’arsenic chez les habitants de Yellowknife et des Premières Nations voisines.

Jules Blais, un collègue de Laurie Chan, est professeur de biologie et de toxicologie environnementale à l’Université d’Ottawa et dirige le Laboratoire pour l’analyse de toxines environnementales naturelles et synthétiques; il étudie les niveaux d’arsenic aux environs de la mine Giant. En 2014, il a obtenu une subvention de 570 000 $ du Conseil national de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) pour un projet stratégique de trois ans visant à créer de nouveaux outils d’évaluation des polluants et de leurs effets sur les lacs voisins des mines des Territoires du Nord‑Ouest.

« On peut détecter l’arsenic dans les lacs environnants dans un rayon de 15 kilomètres de la mine, affirme M. Blais. Nos travaux portent uniquement sur les milieux extérieurs à la mine. Selon une analyse préliminaire, le niveau de trioxyde de diarsenic présent dans les lacs dépasse le seuil à respecter pour protéger la vie aquatique.

Nous tentons de comprendre pourquoi ces milieux aquatiques ne se sont pas rétablis. »

Jules Blais examine des carottes de sédiments pour dresser des relevés environnementaux qui remontent à plusieurs centaines d’années. Les couches de sédiments renferment des indices, par exemple les carapaces de cladocères – de minuscules crustacés très importants dans la chaîne alimentaire aquatique – qui révèlent l’évolution du lac au fil du temps, tout comme les anneaux d’un tronc d’arbre révèlent le climat du passé.

L’un des objectifs du professeur Blais est de déterminer si les sédiments du lac retirent l’arsenic de l’eau en l’absorbant, ou s’ils ont plutôt pour effet de le diffuser. Ses premiers résultats montrent que le niveau d’arsenic dans les sédiments a augmenté au cours des années pendant lesquelles le four de grillage de la mine Giant faisait fondre le minerai pour en extraire l’or, particulièrement avant que les mesures de contrôle des polluants soient mises en place. Les résultats montrent que les cladocères ont été décimés pendant cette période.

« Étudier l’environnement, c’est souvent comme arriver sur la scène d’un accident; on est mis devant le fait accompli. Notre approche nous permet de remonter le temps et de reconstituer les événements; nous étudions les réactions du biote aux perturbations passées, dit Jules Blais. Nous cherchons à trouver la meilleure façon de tirer des leçons de nos erreurs. »

Une fois publiée, cette étude bien documentée décrira l’évolution de contaminants comme l’arsenic, le mercure et le dioxyde de soufre et montrera ce qui s’est passé depuis la fin des opérations de la mine et la façon dont les contaminants se sont déplacés dans l’écosystème. Jules Blais espère aussi que sa recherche sera utile aux instances réglementaires.

« Si les responsables de la réglementation comprennent mieux les effets de produits toxiques comme le soufre et l’arsenic sur l’environnement, s’ils ont les outils nécessaires pour mieux en comprendre les conséquences environnementales, ils seront mieux placés pour les réglementer », dit-il.

Entre-temps, Laurie Chan a obtenu en 2014 une bourse de 1,65 M$ du Programme FONCER du CRSNG pour aider à former les futurs toxicologues environnementaux à l’Université d’Ottawa et dans trois autres universités canadiennes. Les étudiants apprendront, entre autres, comment la science contribue à la réglementation des produits chimiques dangereux dans l’environnement. C’est une étape importante pour prévenir d’autres catastrophes environnementales de l’ampleur de celle causée par Giant.

Cet article a été publié dans Tabaret en mars 2015.

 

par Mike Foster

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