Jeux politiques et médias sociaux

 

Façonner le monde numérique

Elizabeth Dubois s’intéresse à la transformation du discours public à une époque où des gazouillis ont le pouvoir de changer des vies.

Elizabeth Dubois

Photo: Valérie Charbonneau

par Laura Eggertson

Quand elle travaillait comme adjointe aux communications pour une députée sur la Colline du Parlement, Elizabeth Dubois a un jour découvert, dans un des comptes de médias sociaux de sa patronne, un message dans lequel on demandait une photo des pieds de la députée.

C’était en 2009. Twitter n’existait que depuis trois ans, et Facebook commençait tout juste à servir de plateforme politique pour diffuser des messages. Le personnel politique, dont faisait partie Mme Dubois, n’avait alors aucune base sur laquelle s’appuyer pour réagir au harcèlement ou aux menaces en ligne : il fallait établir les directives à la volée.

La gestion de cette demande déplacée et son mandat d’élaborer une politique sur les médias sociaux ont fait prendre conscience à l’adjointe à quel point les valeurs et les risques liés à l’utilisation de ces outils numériques étaient mal compris. Ces expériences l’ont incitée à poursuivre des études supérieures pour se pencher sur l’utilisation politique des médias numériques.

« Il n’y avait pas de lignes directrices ni de normes sociales à l’époque, rappelle Mme Dubois, aujourd’hui professeure au Département de communication de la Faculté des arts. Cette absence totale d’information m’a donné envie d’en savoir plus sur le fonctionnement global de cette machine. »

Le sujet ne pourrait pas être plus d’actualité : les gazouillis d’un président changent des vies, les appels automatisés influent sur les élections, et la connectivité est essentielle pour la santé, l’emploi et l’éducation. La professeure étudie comment les outils numériques aident les politiciens, les journalistes, les militants et les citoyens à s’informer sur la politique et à changer les opinions et les points de vue.

La chercheuse a récemment publié Citizenship in a Connected Canada aux Presses de l’Université d’Ottawa. Codirigé avec Florian Martin-Bariteau de la Faculté de droit, l’ouvrage constitue un programme de recherches et de politiques né à la suite du congrès 2017 « Connected Canada ». Il souligne les données et les lacunes de données dans l’utilisation des médias numériques par les Canadiens. Il comprend aussi des chapitres sur les obstacles à l’accès et les moyens de décoloniser l’espace numérique pour renforcer la participation.

L’autrice soutient que la pandémie de COVID-19 a mis en évidence l’importance de l’accès et de la participation : « Il n’y a pas d’autre choix que de se rendre en ligne pour faire une demande de Prestation canadienne d’urgence (PCU), pour scanner un code QR et consulter un menu, pour savoir où se trouvent les zones à risque de COVID ou pour faire livrer une commande d’épicerie. »

Afin de mieux comprendre l’utilisation politique des médias numériques, Elizabeth Dubois a codirigé le Défi de recherche sur l’écosystème numérique à l’automne 2019. Dans le cadre de ce projet de 1,2 million de dollars, les données ont été transmises à 18 équipes de recherche dans tout le pays. Le harcèlement en ligne des candidats et des journalistes couvrant l’élection fédérale de 2019 compte parmi les sujets traités.

La chercheuse fouille actuellement le sujet de l’intimidation subie par les journalistes politiques au Canada. Bien que ses résultats soient préliminaires, elle constate que les femmes reçoivent plus de commentaires toxiques et négatifs que les hommes, et que certains journalistes sont victimes de sexisme et d’homophobie. La professeure, avec son équipe étudiante des cycles supérieurs, met également au point un processus d’apprentissage automatique pour déterminer et classer les types de harcèlement.

L’un de ses objectifs consiste à démontrer l’élargissement du rôle des journalistes qu’entraînent les médias sociaux. Elle formulera des recommandations concernant les meilleures pratiques pour contrer le harcèlement, pour les journalistes et les entreprises de médias sociaux comme Twitter.

« Nous devons comprendre que cette nouvelle réalité fait partie du travail des journalistes », estime la professeure Dubois, qui s’inquiète de la perte de diversité des voix lorsque des journalistes cessent de publier du contenu par crainte de harcèlement ou d’intimidation.

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