Mot d’ordre : prudence. Pourquoi la technologie doit faire l’objet d’une analyse approfondie

Rocci Luppicini

« Nous devons porter un regard lucide sur la technologie. Ainsi, nous pourrons profiter des occasions qu’engendrent les technologies, tout en contrecarrant leurs conséquences potentiellement négatives. »

– Rocci Luppicini

La technologie nous entoure. Que nous textions, naviguions ou téléchargions des applications sur nos appareils ou des fichiers sur un serveur, une chose est certaine : nous sommes en constante interaction avec des technologies de pointe. Mais avant de vous procurer le plus récent gadget, il faudrait réfléchir un instant à ses répercussions, soutient Rocci Luppicini.

En fait, M. Luppicini est le rédacteur en chef de la revue International Journal of Technoethics, de même que le directeur d'un ouvrage à paraître intitulé Handbook of Research on Technoself: Identity in a Technological Society. Se décrivant lui-même comme un « passionné de la technologie », il pose un regard d'ensemble sur la question de l'évolution des technologies de pointe. Les appareils et leurs applications ultramodernes sont innombrables – il suffit de penser aux combinaisons exosquelettes bioniques et au dépistage embryonnaire, et à tout ce qui se trouve entre les deux. 

« Nous devons porter un regard lucide sur la technologie, affirme Rocci Luppicini. Ainsi, nous pourrons profiter des occasions qu'engendrent les technologies, tout en contrecarrant leurs conséquences potentiellement négatives. » 

Prenons pour exemple le réseau Internet et les téléphones intelligents. Ces technologies nous permettent de rester en contact avec nos amis et notre famille, mais, en contrepartie, il est désormais possible pour nous de travailler à toute heure du jour et de la nuit. Cette perte de temps de divertissement (la « belle vie », selon le professeur Luppicini) abolit les frontières entre les sphères professionnelle et personnelle – ce qui peut mener à l'épuisement professionnel. Par ailleurs, la relation que nous entretenons avec les technologies est en perpétuelle évolution et a contribué à l'avènement du « technohumain ». 

« La connectivité de la technologie dans la vie des gens et dans la société en général est une affaire complexe, explique M. Luppicini. À l'origine, nous avions recours à la technologie pour bâtir nos maisons et pour labourer nos champs. À présent, la technologie s'inscrit dans la condition humaine. Elle transforme la façon dont nous vivons, et modifie même ce quelque chose qui fait de nous des humains. » 

Ce dernier point le préoccupe particulièrement. Pensons à la correction de la vue par la chirurgie au laser, à la chirurgie esthétique, aux technologies de reproduction et aux micropuces implantées qui surveillent l'activité cérébrale. Ces avancées présentent certes des avantages – elles permettent à des couples infertiles d'avoir des enfants, et mènent à l'élaboration de nouveaux médicaments permettant de traiter des maladies neurodégénératives. Mais Rocco Luppicini est d'avis que « ce virage technologique vers l'intimité corporelle » soulève des questions difficiles. Quelles en sont les limites acceptables? Qui est moralement responsable lorsqu'une initiative technologique tourne mal?  

L'évolution de la science a permis de mettre au point de nombreux appareils biomédicaux fort utiles, comme des coeurs artificiels, des membres artificiels et des implants cochléaires. Le jour viendra peut-être où les cyborgs seront de plus en plus des présences tout à fait ordinaires. Cette vision de l'avenir pousse ainsi M. Luppicini à se poser des questions. Et si une personne munie d'un implant neuronal venait à commettre un crime? Qui faudrait-il blâmer : l'individu qui a perpétré le crime, ou les ingénieurs biomédicaux qui ont créé l'implant? 

Ces interrogations, et d'autres semblables, forment le fondement du domaine interdisciplinaire qu'est la technoéthique, qui se penche sur l'exploitation responsable de la technologie. Elle encadre également la résolution de problèmes éthiques liés au développement de nouvelles technologies. À titre d'exemple, la technoéthique a fait en sorte qu'il est désormais communément reconnu que les ingénieurs et concepteurs ont une certaine part de responsabilité quant aux répercussions que pourraient avoir leurs inventions. 

Cela ne signifie pas pour autant que la prévoyance se pratique dans tous les domaines de l'innovation technologique, reconnaît le professeur Luppicini. « Nous sommes fascinés par les fanfreluches et, dans la culture de consommation qui est la nôtre, les nouvelles technologies sont perçues comme un symbole de statut social, rappelle-t-il. C'est pour cette raison que personne ne veut poser de questions. Vous risquez d'être perçu comme démodé ou barrant la marche du progrès. » 

En conséquence, la société remet toujours à plus tard les débats qu'elle doit avoir sur la mauvaise utilisation ou sur l'utilisation abusive de la technologie – souvent, jusqu'à ce qu'une catastrophe ne survienne. Rocci Luppicini rappelle la récente crise de l'énergie nucléaire du Japon, les décès causés par l'utilisation de pistolets Taser par les forces policières, et les problématiques de la cyberintimidation et du vol d'identité en ligne. 

Que peut donc faire le public pour éviter de tels problèmes éventuels? « Enseignez la littératie technologique aux enfants afin qu'ils puissent identifier, par exemple, les techniques de séduction dont se servent les pédophiles en ligne. Posez aussi davantage de questions : à vous-même, aux sociétés, aux gouvernements et à l'armée, poursuit-il. Demandez-vous si l'introduction d'une nouvelle technologie en vaut réellement la peine; le cas échéant, demandez-vous encore quels en sont les inconvénients. » Bien sûr, reconnaît-il, ce processus est loin d'être facile, étant donné la rapidité fulgurante avec laquelle la technologie se développe. Or, précise-t-il, sans une évaluation critique de ces questions qui tient compte de considérations d'ordre social et éthique, nous risquons de perdre la chose la plus importante d'entre toutes : la race humaine. 

« Nous avons atteint un stade critique, prévient-il. La technologie pourrait désormais servir à détruire la planète et, du coup, nous détruire tous autant que nous sommes. Il nous faut prendre un pas vers l'arrière afin de bien s’engager dans la voie de l'avenir. » 

 

par Dana Yates

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