Sur la piste des causes génétiques des maladies du coeur

Un groupe de 3000 aînés d’Ottawa aident à traquer les causes complexes des maladies du coeur.

par Harold Eastman

Comment décrire les recherches de Ruth McPherson? Une analogie un peu simpliste, mais divertissante, peut nous aider. Imaginez que des détectives cherchent une bande de voleurs de banque dans une très grande ville. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin! 

Les policiers, toutefois, ont deux avantages. Premièrement, ils savent dans quels quartiers les criminels se concentrent. Deuxièmement, ils sont suffisamment nombreux pour interroger chaque résident de ces quartiers, écouter chaque conversation téléphonique, regarder les vidéos enregistrés par chaque caméra de surveillance et vérifier chacune des innombrables pistes ayant émergé de toutes ces sources d’information.

On a beau nager en plein cauchemar pour les libertés civiles, nos policiers fictifs ont de bonnes chances d’attraper les coupables.

Dre Ruth McPherson, médecin et chercheuse à l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa, participe à une recherche d’envergure similaire. Avec l’aide d’une cohorte de personnes âgées d’Ottawa et de puissants outils technologiques, elle se dirige d’ailleurs vers des résultats révolutionnaires.

Dre McPherson et ses collègues mènent une vaste étude sur les facteurs de risque génétiques associés aux maladies du coeur. L’ampleur du travail d’investigation scientifique à accomplir impressionne. Les longues molécules d’ADN dans chacune de nos cellules comprennent trois milliards de « paires de bases », ces suites de liaisons chimiques qui forment les « barreaux » de la fameuse échelle spiralée de l’ADN. Environ 50 % de notre vulnérabilité ou de notre résistance aux maladies du coeur est attribuable à de légères variantes dans la connexion et l’organisation de ces paires de bases. C’est beaucoup de variantes potentielles en perspective! Par contre, tout comme les détectives de notre analogie, les chercheurs d’Ottawa ont quelques avantages. Tout d’abord, seules certaines sections d’ADN contiennent des variantes relativement communes, soit quelque sept millions de paires de bases sur un total de trois milliards, ce qui réduit quelque peu le nombre de « quartiers » à fouiller. Et bien que les chercheurs ne soient pas très nombreux, ils ont accès à des ressources technologiques sans précédent qui se chargent d’une bonne partie du travail d’enquête préliminaire.

Pour ces détectives scientifiques, ce qu’on appelle une « étude d’association pangénomique » est un peu l’équivalent d’un coup de filet. Ruth McPherson et son équipe commencent par prélever des échantillons d’ADN d’environ 4000 patients atteints d’une maladie du coeur, et de quelque 3000 personnes en santé. Les échantillons sont ensuite traités par des appareils d’analyse génétique très sophistiqués à l’Institut de cardiologie. Un de ces appareils, le GeneTitan d’Affymetrix, est le premier du genre au monde. La technologie isole dans chaque échantillon d’ADN les « quartiers » à fouiller, puis détermine quelles variantes génétiques communes y sont présentes.

Les chercheurs utilisent ensuite des ordinateurs et logiciels très puissants pour traiter la masse d’information issue des appareils — un peu comme des détectives analysant des millions de pistes — et déterminer les variantes ou ensembles de variantes liés de façon significative au groupe de patients ou au groupe en santé. Bien sûr, ces variantes sont les principales suspectes en ce qui concerne les causes génétiques des maladies du coeur.

Les membres du groupe en santé, ou groupe témoin, ont tous 65 ans et plus. Pourquoi? Parce que s’ils ne sont pas encore atteints de maladies du coeur à leur âge, ils sont peu susceptibles de présenter d’importants facteurs de risque génétiques pour ces maladies. Leur âge permet aussi de tenir compte de facteurs environnementaux échelonnés sur toute une vie (poids, consommation d’alcool, niveau d’activité physique, etc.) et de les inclure dans l’étude.« Nous croyons que notre ensemble de données sera suffisamment vaste pour étudier une question qui intéresse beaucoup les gens présentement : l’interaction gène-environnement », explique Dre McPherson.

L’exercice pourrait bien opposer un puissant contrepoids aux facteurs de risque associés aux maladies du coeur. « Le plus intéressant groupe de la cohorte "d'aînés en santé", dit Dre McPherson, comprend plus de 200 sujets de plus de 85 ans, ce qui amène la question : pourquoi se portent-ils si bien? » La chercheuse s’intéresse particulièrement au fait que près de 90 % de ces personnes consacrent au moins 30 minutes par jour à une activité physique quelconque.

Il faudra encore du temps avant que Ruth McPherson puisse publier ses résultats. Mais déjà, la chercheuse s’attend à ce que l’impact de ses recherches et d’autres études en parallèle menées ailleurs se fasse sentir très rapidement.

« Je pense que d’ici deux ou trois ans, nous disposerons d’un ensemble assez solide de marqueurs génétiques simples, ce qui permettrait d’établir le génotype d’une personne et de mieux comprendre son risque de développer une maladie cardiovasculaire », dit-elle. Cette information pourrait servir de base à des stratégies pharmaceutiques ou des changements de mode de vie déterminés par les médecins et leurs patients pour combattre tout risque accru. La recherche pourrait aussi mener, un peu plus loin, à la mise au point de nouveaux médicaments qui contreront les effets des variantes génétiques nuisibles.

Entre-temps, Ruth McPherson poursuit son travail de détective. Appuyée par son artillerie technologique et sa cohorte d’aînés en santé, elle traque et capture un nombre grandissant de suspects. 

Haut de page