Plus humain qu'humain - Préparer notre futur post-humain

Marc Saner

« Il se peut bien que nous ne puissions jamais arriver à contrôler les grands développements technologiques, mais nous pouvons tout de même orienter l’évolution des sciences et de la technologie en accordant les subventions intelligemment, en régissant les aspects les plus importants de ces développements, et en planifiant la façon dont nous nous adapterons à un nouveau monde technologique. »

– Marc Saner

La République, Utopie, Le Meilleur des Mondes, Avatar – Depuis des siècles, l’exploration des sociétés fabuleuses de l’avenir a donné naissance à de grandes oeuvres littéraires, et les technologies émergentes occupent une place de choix dans ces oeuvres de fiction spéculative depuis la Révolution industrielle. Or, les sciences et la technologie d’aujourd’hui font non seulement miroiter notre propre transformation, mais font aussi évoluer la façon dont nous nous percevons. Le moment est venu d’ouvrir le dialogue amorcé par les écrivains – nous avons tous, après tout, notre mot à dire sur notre avenir post-humain.

Marc Saner s’adonne à des recherches multidisciplinaires qui se situent au carrefour de la science, de l’éthique et de la gouvernance depuis près d’une décennie et surveille de près les développements de technologies susceptibles de changer radicalement le paysage technologique. D’après lui, la technologie qui transforme les objets qui nous entourent – comme les ordinateurs, les voitures et les bâtons de hockey –, c’est une chose. Mais c’est une tout autre chose lorsque ces progrès en viennent à transformer nos corps et nos esprits.

M. Saner est à l’avant-garde des avancées en génétique, en neurotechnologie et en robotique qui font miroiter (ou qui menacent) notre propre transformation et l’évolution de la façon dont nous nous percevons. Il estime qu’à l’horizon se forment les nuages d’un violent orage où s’entrechoqueront la science et les décisions concernant l’avenir de l’humanité.

« À mes yeux, ce tumulte s’avère autant une promesse qu’une menace », avance Marc Saner, le directeur fondateur de l’Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique (ISSP) et professeur agrégé au Département de géographie. « Désormais, il faut énoncer clairement quelles voies nous souhaitons emprunter, déterminer quels risques doivent – ou valent la peine – d’être pris, et débattre de la question des limites morales. »

Qu’il s’agisse de nouvelles prothèses pour des personnes handicapées, de thérapies améliorées permettant de combattre les maladies de l’esprit ou le séquençage de l’ADN du génome humain, il est clair que nous accroissons notre capacité de nous « réparer » – de l’extérieur comme de l’intérieur, prolongeant de beaucoup la vie humaine et améliorant la performance humaine, et ce, à tous les égards. Mais d’importantes questions d’ordre social émergent dans le sillon de cette nouvelle réflexion sur ce qui constitue l’humain, y compris quelles devraient être les limites de l’amélioration humaine et qui aurait (ou n’aurait pas) les moyens de s’offrir la perfection humaine.

« Le potentiel que recèlent, par exemple, la neurobiologie et la neurotechnologie viennent véritablement changer la donne, soutient M. Saner. Cette recherche aura de nombreuses retombées, mais nous devrons de plus en plus reconnaître le fait que notre conscience n’est pas ce qu’elle semble être, que la personnalité et les capacités d’une personne peuvent être modifiées et que nous devrons peut-être continuellement redéfinir nos conceptions du libre arbitre et de la responsabilité. »

L’impact de la technologie sur la société intéresse Marc Saner depuis l’époque où il travaillait comme évaluateur de risques et contrôleur de produits chimiques et biologiques – une activité qui fait vite comprendre à quel point il est difficile de combiner des prévisions scientifiques, des valeurs et des considérations d’ordre social pour ensuite les convertir en décisions pratiques. Ces expériences l’ont directement mené à s’intéresser aux questions éthiques liées aux technologies émergentes, à la gestion des risques et à des questions plus générales liées à la gouvernance. Il est en particulier interpellé par le lien entre les scientifiques et les responsables de l’élaboration des politiques publiques, et s’est penché sur la façon d’introduire les notions de risque et d’éthique dans les débats, les décisions et les politiques publiques.

« Il se peut bien que nous ne puissions jamais arriver à contrôler les grands développements technologiques, mais nous pouvons tout de même diriger les sciences et la technologie en accordant les subventions intelligemment, en régissant les aspects les plus importants de ces développements, et en planifiant la façon dont nous nous adapterons à un nouveau monde technologique, explique M. Saner. Tout cela exige un dialogue, donc j’estime qu’il nous faut d’ores et déjà l’amorcer. »

Marc Saner n’aime pas perdre son temps. À titre de directeur de l’ISSP de l’uOttawa, il s’affaire à réunir des équipes multidisciplinaires pour adresser des questions qui se situent à l’interface de la science et de la société. L’ISSP a récemment été l’hôte d’une conférence internationale sur la biologie synthétique et sur les incidences sur les politiques qui régissent ce domaine. De plus, il est partenaire de la 13e série de conférences annuelles Frontières de la recherche, intitulée « Notre futur post-humain », dont le but est d’alimenter le débat sur ces questions socio-technologiques pressantes.

« Les technologies émergentes et les percées scientifiques transformeront radicalement notre conception du soi, que nous l’entendions comme nos facultés mentales ou comme notre corps, insiste le chercheur. Certaines avancées technologiques peuvent être régies par les lois du marché, mais la modification de la nature humaine même est une question trop importante pour la laisser à la “main invisible” de l’économie. »

Il est convaincu que nous devons commencer à orienter la société en ce qui a trait aux grands enjeux, et ce, avant – voire pendant – la mise au point de la technologie, et non pas après coup. « Oui, laissons donc les scientifiques et les ingénieurs se pencher sur nos problèmes. Mais n’oublions pas qu’en tant que société, nous devons aussi définir qui nous souhaitons être, comment nous souhaitons traiter autrui, où nous voulons diriger nos efforts et comment nous pouvons nous servir de ces nouvelles technologies pour assurer l’atteinte de résultats positifs pour le bien de tous. »

 

par Sean Rushton

Haut de page