Quand l’âgisme donne un coup de vieux

Martine Lagacé

par Nathalie Vanasse

« Chaque fois que vous me dites que je suis vieux, je ne suis pas ce vieux là. Je ne suis jamais aucun des vieux que vous voulez que je sois. »

Ainsi s’exprime le chroniqueur Pierre Foglia dans une de ses virulentes chroniques, parue dans La Presse du 31 janvier 2009. Air du temps? Chose certaine, le commentateur fait écho aux préoccupations de Martine Lagacé, professeure au Département de communication de l’Université d’Ottawa, qui étudie la façon dont notre société perçoit les personnes vieillissantes.

L’âgisme, soit la discrimination fondée sur l’âge, est difficile à détecter, plus encore que le racisme ou le sexisme. Être témoin d’une haine ouverte à l’égard des personnes âgées est chose rare. « Notre rapport à la vieillesse est ambivalent, car, à moins de mort prématurée, nous serons toutes et tous des personnes aînées un jour. Cependant, les préjugés sur le vieillissement persistent, notamment dans les médias et la publicité, qui présentent bien souvent des images réductrices de retraités pimpants et actifs », affirme Martine Lagacé. En revanche, note-t-elle, les images de vieillards décrépits sont tout aussi erronées, car elles renvoient à des représentations dénigrantes de la personne aînée.

Dans ses recherches, Martine Lagacé tente de comprendre comment et dans quelle mesure la communication constitue un véhicule de l’âgisme, lequel peut fragiliser la santé psychologique de l’aîné qui en est la cible. Parfois, cette forme de discrimination se manifeste même avant l’âge de la retraite.

En effet, entre 2006 et 2008, Martine Lagacé et ses collègues, dont la professeure Francine Tougas, ont étudié les répercussions de la communication âgiste sur le désengagement psychologique et l’estime de soi de travailleurs de 45 ans et plus du domaine de la santé au Québec. « Ces études nous ont permis de valider un modèle qui montre clairement que la communication âgiste conduit au désengagement de ces travailleurs d’expérience, explique la professeure Lagacé. Ces stéréotypes provoquent non seulement leur retrait psychologique au travail, mais aussi leur retrait effectif : ils finissent par envisager la retraite. Le travailleur quitte le monde du travail mécontent, ce qui peut se répercuter sur sa qualité de vie à la retraite. » 

Cette année, Martine Lagacé a choisi d’axer ses travaux sur l’âgisme dans un contexte de relation d’aide aux personnes âgées vivant en centre d’hébergement de longue durée. « À la lumière des études sur l’âgisme en milieu de travail, nous souhaitions désormais comprendre comment l’âgisme peut se manifester dans un contexte de soins aux aînés en perte d’autonomie, notamment en explorant la dynamique de communication qui régit les liens entre soignants et aînés », dit-elle.

Avec ses collègues de l’Observatoire vieillissement et société à Montréal, la chercheuse a réalisé une série d’entrevues semi-dirigées auprès de résidents aînés d’un Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) de la région de Montréal. « Au quotidien, précise-t-elle, si les résidents aînés interrogés semblent comprendre et même éprouver une certaine empathie pour la situation de travail exigeante des soignants, ils éprouvent toutefois un malaise quant à la qualité des interactions quotidiennes avec eux. » Les résultats d’analyse suggèrent en effet que leur valeur en tant qu’individus n’est pas reconnue, et que parfois, on communique avec eux comme on le ferait avec des enfants, soit en utilisant un langage infantilisant, voire contrôlant.

Les aides-soignants, eux, reconnaissent avoir recours à ce type de langage, mais ne sont pas nécessairement conscients de ses connotations âgistes. « On note un certain décalage entre les perceptions des deux groupes. Les propos infantilisants (du type “C’est l’heure de prendre les petits bonbons [pilules] pour la petite dame!”) ne sont pas reconnus comme tels par les aides-soignants, qui les décrivent plutôt comme des gestes d’affection, de tendresse. L’âgisme se manifeste ici dans sa forme implicite, souligne la chercheuse. Or, d’autres études sur l’âgisme dans un contexte de soins de santé, effectuées notamment aux États- Unis, montrent que le langage âgiste mine l’estime de soi et le sentiment d’autodétermination des personnes aînées. Il est plausible de penser que ces effets sont encore plus dommageables pour la santé psychologique des aînés fragilisés et en perte d’autonomie. » 

Le phénomène de l’âgisme est tout à fait paradoxal dans un contexte de vieillissement de la population et d’allongement de l’espérance de vie. Selon Martine Lagacé, il est impératif d’amorcer un changement de mentalité et de miser sur la contribution des aînés plutôt que de nourrir de fausses représentations de la vieillesse et surtout, de véhiculer un discours uniquement centré sur le fardeau économique du vieillissement de la population. « Pour opérer ce changement de mentalité, il faut d’abord et avant tout prendre conscience des manifestations implicites et explicites de l’âgisme et comprendre que la communication en est bien souvent une puissante courroie de transmission. Auprès des travailleurs vieillissants comme dans un contexte de soins aux aînés vulnérables, il faudra aussi poser des actions concrètes visant à éliminer la communication et les pratiques âgistes », conclut la chercheuse. 

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