Une question d’équilibre et de dextérité

Martin Bilodeau, François Tremblay and Yves Lajoie

Trois chercheurs de l’Université d’Ottawa ont trouvé un créneau intéressant pour étudier les effets du vieillissement sur la mobilité.

par Mitchell Caplan

La plupart d’entre nous associent le vieillissement au déclin inévitable des capacités. Martin Bilodeau, François Tremblay et Yves Lajoie, de l’Unité de recherche sur le vieillissement et le mouvement de la Faculté des sciences de la santé, y voient plutôt un processus qu’on peut anticiper, et peut-être même ralentir.

Les trois hommes, dont les laboratoires sont situés à l’Institut de recherche Élisabeth-Bruyère (au sein d’un centre de soins pour personnes âgées de la basse-ville d’Ottawa) et au campus du 200 avenue Lees, font partie d’un groupe de chercheurs ayant commencé à collaborer de façon semi-officielle en 2004 autour d’un vaste mandat comprenant l’étude des facteurs socioculturels, politiques et physiques influant sur la santé et la qualité de vie des personnes âgées. Le groupe a évolué au fil du temps en une unité de cinq chercheurs explorant les effets du vieillissement sur la mobilité. Bien que ce dernier soit souvent associé à des problèmes comme l’alzheimer et le déclin des habiletés cognitives, l’Unité s’intéresse surtout à ses effets sur le contrôle moteur, soit la capacité d’utiliser de l’information sensorielle pour effectuer des mouvements coordonnés. « Notre travail porte sur les effets du vieillissement “normal”. On regarde le déclin naturel, pas nécessairement la pathologie », souligne Martin Bilodeau.

Selon lui, le travail de l’Unité peut favoriser la prévention. Alors que les baby-boomers en relative bonne santé prennent de l’âge, « il faut étudier les effets du vieillissement normal pour mieux comprendre comment le corps s’adapte à ces changements ». Ce faisant, on pourra mieux prévenir et traiter les problèmes liés au vieillissement, comme le risque accru de chutes.

Bien que les travaux des trois chercheurs se chevauchent — en conversation, ils complètent mutuellement leurs réflexions —, chacun a ses propres projets.

Martin Bilodeau s’intéresse surtout à l’équilibre. Par exemple, il a étudié l’effet de la fatigue musculaire découlant de l’exercice sur le sens de l’équilibre des personnes âgées. Il note que les aînés se fatiguent plus facilement lors de tâches posturales (p. ex., se lever) ou exigeant une dextérité fine.

François Tremblay étudie la fonction de la main. À partir d’une approche dite « psychophysique », il examine les habiletés perceptives des aînés, soit ce qu’ils peuvent percevoir du bout des doigts. Il a notamment découvert qu’entre 60 et 75 ans, la capacité de reconnaître des formes ou textures fines par le toucher diminue considérablement. En fait, pour atteindre le même seuil de reconnaissance que les jeunes adultes, il faut utiliser des stimulus de deux à quatre fois plus grands. Il a aussi déterminé que la perte de sensibilité tactile avec l’âge est fortement associée à une dextérité manuelle compromise, une conclusion que d’autres chercheurs ont repris.

Le professeur Tremblay utilise aussi la stimulation magnétique transcrânienne pour explorer de façon non invasive les parties du cerveau responsables des fonctions motrices. Ce travail a montré, par exemple, que le fait de tâter un objet augmentait substantiellement la réaction motrice. Chez les aînés, cet effet semble dépendre largement du niveau de question balance et de dextérité sensibilité tactile, car la réaction motrice est moins intense lorsque la capacité de distinguer des formes est réduite. Cette information pourrait avoir d’importantes implications pour la réadaptation de la main après un accident vasculaire cérébral, par exemple.

Enfin, Yves Lajoie se penche sur l’équilibre, le risque de chuter et la locomotion. Il a notamment évalué la capacité de 150 sujets à garder une posture. Il est selon lui possible d’entraîner les personnes âgées à mieux percevoir leur environnement et ainsi réduire leur risque de faire une chute.

Dans son travail, le professeur Lajoie utilise des techniques comme le biofeedback, la réalité virtuelle et la navigation à l’aveugle. Cette dernière technique permet au chercheur d’étudier la façon dont les personnes âgées se déplacent à l’aveugle dans l’espace, y compris les moyens qu’elles emploient pour compenser la perte de vision et leurs « demandes attentionnelles », qui correspondent aux ressources cognitives mobilisées par une tâche (p. ex., se lever).

Que réserve l’avenir? François Tremblay croit que leurs recherches pourraient entraîner entre autres une attention accrue aux chaussures des aînés, qui devraient peut-être rejeter les semelles très absorbantes au profit de chaussures qui stimulent le pied (la même réflexion peut s’appliquer à des gants spécialisés). Il croit aussi aux stratégies de rééducation pour les aînés, se fiant à la capacité d’adaptation du système nerveux central pour compenser tout déclin. Martin Bilodeau, quant à lui, veut étudier les effets tant du vieillissement que d’événements comme un accident vasculaire cérébral, et utiliser l’exercice et des outils comme la réalité virtuelle pour développer les capacités des personnes âgées. « Nous avons encore beaucoup de choses à évaluer. Le but fondamental demeure la prévention », note Yves Lajoie. 

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