Tous unis contre l’alzheimer

Steffany Bennett

par Tony Martins

Quand Steffany Bennett parle de ses recherches, ses yeux s’emplissent d’un enthousiasme juvénile qui se reflète dans les qualificatifs qu’elle utilise pour décrire ses projets et collaborateurs, dont « génial » et « vraiment, vraiment cool ».

L’activité neurale accrue et la vivacité dont la professeure Bennett fait preuve à ce moment tranchent vivement avec les effets de l’alzheimer, cette maladie dévastatrice et trop courante qui érode la mémoire, la personnalité et la capacité de fonctionner de la personne atteinte.

Uniquement en Amérique du Nord, environ 24,3 millions de personnes souffrent de l’alzheimer. L’aspect le plus terrifiant de la maladie demeure sans doute la relative rareté des traitements possibles, qui ne font, en définitive, que retarder l’inévitable.

« L’alzheimer est une maladie qui progresse lentement. Elle est si insidieuse que le cerveau est capable de s’adapter et de masquer les symptômes pendant très longtemps », explique la professeure plus calmement. « Lorsque les symptômes se manifestent, beaucoup de dommages sont déjà faits. La prévention et la résistance sont des éléments clés pour lutter contre cette maladie dévastatrice. » 

Dans le but de déceler la maladie plus rapidement et de trouver des traitements plus efficaces, la chercheuse mène deux programmes de recherche intégrés qui lui donnent un des réseaux les plus vastes et les mieux équipés de son domaine, la neurolipidomique.

Le Laboratoire de régénération neurale (NRL) de Steffany Bennett à l’Institut de la biologie des systèmes de l’Université d’Ottawa fait partie d’un rare réseau de laboratoires réunissant à la fois des « voisines » comme l’Université Carleton, l’Université de Toronto et l’Université de Montréal, et de lointaines collaboratrices comme Harvard et l’Université de Tokyo.

Comment la chercheuse s’y prend-elle pour alimenter ce réseau en sang neuf ? « J’ai la chance, avec l’appui des Instituts de recherche en santé du Canada, de diriger un nouveau programme de formation en neurolipidomique comprenant 18 chercheurs et 53 stagiaires à l’Université d’Ottawa, à l’Université Carleton, à l’Université de Toronto et au Sunnybrook Health Centre, sous les auspices de l’Institut de la biologie des systèmes », dit la chercheuse.

Les programmes de recherche de la professeure Bennett touchent divers domaines, mais le gros de ses travaux porte sur un point clé : le métabolisme des lipides, éléments constitutifs des membranes biologiques.

« Nous pensons que les mystères de la vie ne résident pas uniquement dans le code génétique, explique-t-elle. Certains sont enfouis dans nos membranes. » 

« La diversité des lipides structuraux neuronaux, combinée à leur capacité de changer d’identité comme un caméléon, permet des centaines de réactions de signalisation immédiate, poursuit Steffany Bennett. Comme la composition de la gaine de gras cérébral varie constamment selon notre métabolisme, notre alimentation et notre code génétique, elle pourrait modifier notre vulnérabilité ou notre résistance aux maladies dégénératives à tout moment. » 

Notant les progrès remarquables des chercheurs dans l’identification des facteurs de risque génétiques et environnementaux potentiels de l’alzheimer, la chercheuse mentionne aussi l’influence de bon nombre de ces facteurs sur le métabolisme des lipides dans le cerveau.

« La façon dont ces petites molécules de gras sont modifiées influe sans doute sur notre capacité de résister à la maladie. Au début de l’alzheimer, la perturbation de la mémoire est réversible. Un patient confus et désorienté peut redevenir alerte et cohérent en quelques minutes. Cette capacité de “reprendre ses esprits” donne de l’espoir, car elle laisse supposer que le dysfonctionnement synaptique précoce comporte une composante métabolique qu’on commence tout juste à explorer. » 

L’enthousiasme évident de Steffany Bennett revient à la surface lorsqu’elle mentionne un important article publié récemment par son équipe dans Proceedings of the National Academy of Science, « un des premiers à émerger de notre collaboration multidisciplinaire », précise-t-elle.

L’article tire profit d’expertises en biologie cellulaire, chimie analytique, physiologie animale, enzymologie et médecine pour voir comment les lipides font le lien entre les deux pathologies de l’alzheimer.

« Nous sommes très excités par la découverte que les dépôts amyloïdes se formant chez la personne atteinte perturbent la production d’une petite molécule lipidique appelée C16:0 PAF, explique Steffany Bennett. Lorsque ce lipide atteint un niveau trop élevé dans le cerveau, il envoie à la cellule le message de modifier l’autre marqueur typique de l’alzheimer, la protéine tau. Nous avons déterminé que le fait d’empêcher l’accumulation de ce lipide suffisait pour prévenir ces changements. » 

« C’est excitant, parce que notre travail démontre en principe qu’une intervention ciblée dans le métabolisme des lipides a un effet réel sur l’alzheimer. Nous effectuons maintenant des tests sur les animaux pour voir si cette intervention peut prévenir la perte de mémoire qui définit cette maladie dévastatrice. Tout ça est le fruit de nos efforts communs pour changer les choses, et non l’oeuvre du laboratoire d’une seule personne. » 

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