Utiliser les souvenirs à des fins thérapeutiques

Philippe Cappeliez

En utilisant les souvenirs autobiographiques comme outils d’intervention, les thérapeutes contribuent à l’amélioration de la santé psychologique des personnes âgées à tendance dépressive.

par Isabelle Marquis

Depuis des années, le professeur Philippe Cappeliez, de l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa, s’intéresse à l’impact des réminiscences — aussi appelées souvenirs autobiographiques — sur le fonctionnement psychologique des personnes âgées. « Nos études ont permis d’établir un lien de manière empirique entre les réminiscences et l’état de santé physique et mentale des personnes âgées », dit-il. 

Avant même d’étudier le phénomène, le chercheur se doutait de l’existence d’un tel lien, mais aucune recherche scientifique ne l’avait encore démontrée. Pour mener leur étude, Philippe Cappeliez et son équipe ont ciblé un échantillon d’environ 500 personnes provenant de divers pays, dont le Canada, les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne. 

Au début de l’étude, les participants ont répondu à un questionnaire en ligne, dans lequel ils ont évalué leur état de santé physique et mentale. Tout au long du processus, qui s’est échelonné sur une vingtaine de mois, les participants ont noté le type et la fréquence de leurs réminiscences. 

Les réminiscences étaient divisées selon leur rôle dans le développement d’un individu, tel que reconnu par la communauté scientifique. Par exemple, certains souvenirs autobiographiques servent à la construction identitaire d’une personne, car ils donnent de la cohérence à sa vie. D’autres types de réminiscences ont la fonction d’instruire son entourage ou des générations plus jeunes. À l’opposé, certains souvenirs négatifs, comme des échecs personnels, contribuent à entretenir l’amertume. 

Une fois l’expérience terminée, les participants ont évalué une seconde fois leur état de santé. En comparant les mesures prises au temps 1 et au temps 2, les chercheurs ont constaté que plus une personne cultivait des réminiscences positives, plus sa santé physique et mentale était bonne. À l’inverse, les réminiscences négatives entraînaient des effets néfastes sur l’état de santé de la personne. 

Les résultats de cette étude confirment la pertinence de la thérapie des réminiscences que l’équipe du professeur Cappeliez met en pratique auprès des personnes âgées à tendance dépressive. Cette intervention vise spécifiquement les personnes âgées vivant en résidence, qui sont plus susceptibles de traverser des moments dépressifs et dont les expériences de vie sont différentes de celles ne vivant pas dans un environnement supervisé. 

Les thérapeutes adoptent une approche cognitive qui vise à changer la manière de penser des individus. Pour ce faire, iIs utilisent les réminiscences intégratives et instrumentales comme outils thérapeutiques lors de rencontres hebdomadaires réunissant quatre ou cinq personnes à tendance dépressive. « À chaque rencontre, on choisit un thème qui fait référence à un tournant dans la vie de la personne, explique le professeur Cappeliez. Une personne va alors évoquer un souvenir relié à ce thème. Les intervenants reprennent ensuite le souvenir évoqué et aident la personne à réévaluer certains aspects de ce souvenir pour l’amener vers une perception plus positive. » 

Par exemple, un patient pourrait mentionner les maladies successives qui ont frappé sa famille. « Avec l’utilisation des réminiscences instrumentales, poursuit le chercheur, le thérapeute aide le patient à expliquer comment il a réussi à s’en sortir. La personne peut donc renouer avec les stratégies d’adaptation qu’elle a utilisées à l’époque pour traverser cette épreuve. » 

De leur côté, les réminiscences intégratives aident une personne âgée à rééquilibrer les gains et les pertes qu’elle a connus au cours de sa vie. « Par exemple, une personne pourrait dire qu’elle a toujours voulu être médecin, mais que certaines circonstances ne lui ont pas permis de réaliser ce rêve. Elle pourrait ajouter qu’elle est devenue infirmière et a aimé sa carrière, etc. En s’exprimant ainsi, la personne est en paix avec son passé et ressent un sentiment de sérénité », raconte le chercheur. 

Enfin, les souvenirs autobiographiques permettent non seulement de reprendre contact avec ses capacités, ses ressources et ses stratégies d’adaptation, mais aussi de socialiser avec les personnes vivant en résidence. « En partageant leurs souvenirs en groupe, ces personnes réalisent qu’elles ont des valeurs communes. C’est une manière de briser la solitude et de vivre plus sereinement », conclut Philippe Cappeliez. 

Au Canada, aux États-Unis et dans de nombreux pays d’Europe, un nombre croissant de professionnels de la santé s’intéressent aux résultats obtenus par le professeur Cappeliez et son équipe. Même si certains intervenants utilisaient déjà les souvenirs autobiographiques à des fins thérapeutiques, les conclusions obtenues de manière empirique leur confirment la crédibilité de cette approche. De plus, les intervenants ont dorénavant des moyens éprouvés pour utiliser efficacement la thérapie par les réminiscences et ainsi, aider les personnes âgées à vieillir plus harmonieusement. 

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