Voyage mental dans le temps

Professor Cristina Atance

Quand Cristina Atance a entamé son doctorat en psychologie du développement, elle a remarqué qu’on faisait beaucoup de recherche sur la mémoire chez les enfants, mais très peu sur leur capacité à envisager l’avenir.

« Je voulais savoir quand exactement les enfants entament ce "voyage mental dans le temps" ¬— pas nécessairement s’ils voulaient devenir, par exemple, ballerine ou pompier à l’âge adulte, mais s’ils pensaient à apporter de l’eau ou des jouets, sachant qu’ils s’en vont au parc », explique-t-elle.

Mme Atance est professeure de psychologie et directrice du Laboratoire d’apprentissage et de cognition de l’enfant de l’Université d’Ottawa. Le laboratoire explore divers aspects de la pensée infantile et mène des études auprès d’enfants de trois à cinq ans. On y trouve une salle d’accueil avec des jouets et des décorations colorées et deux petites salles d’étude, chacune meublée d’une table et de chaises adaptées à la taille des enfants pour éviter toute distraction.

Les études de Mme Atance se concentrent sur ce groupe d’âge, car c’est à ce stade du développement que la plupart des enfants commencent à acquérir des capacités cognitives liées à la conceptualisation de l’avenir. Seulement, un problème se posait.

« Généralement, les enfants de cet âge ne comprennent pas certaines expressions que nous, adultes, tenons pour acquises, comme la semaine prochaine ou l’année prochaine, précise-t-elle. Ce n’est qu’autour de quatre ou cinq ans qu’ils commencent à saisir des concepts comme demain. Nous voulions comprendre la manière dont les enfants conceptualisent ces notions sans recourir à cette terminologie. »

Mme Atance a donc adopté une approche non conventionnelle : elle a adapté une étude de l’Université de Cambridge élaborée à l’origine pour examiner les geais buissonniers, une espèce d’oiseau reconnue pour ses excellentes capacités de planification et de mémorisation.

« L’étude consistait à présenter aux geais buissonniers deux compartiments de nourriture en alternance pendant six matins consécutifs — un rempli de nourriture (le “déjeuner”) et l’autre vide, explique-t-elle. Quand on a donné aux geais la possibilité de stocker de la nourriture dans la soirée du sixième jour, les oiseaux ont fait des réserves dans le compartiment vide, comme s’ils se préparaient pour le lendemain. »

De la même manière dans l’étude de Mme Atance, on présentait deux salles à des enfants d’âge préscolaire : l’une remplie de jouets et l’autre sans jouets. On remettait ensuite une boîte pleine de jouets aux enfants en leur disant qu’ils devaient répartir les jouets dans les pièces comme bon leur semblait et qu’ils reviendraient sur les lieux plus tard. Conclusion : les enfants de trois ans ont réparti les jouets de façon aléatoire dans les deux pièces, tandis que les enfants de cinq ans les ont tous placés dans la pièce vide.

La chercheuse s’intéresse aussi au concept de l’épargne chez les enfants et en quoi il est lié à leur compréhension de l’avenir. Dans ce cas, on présente deux circuits pour billes à des enfants de trois à cinq ans, un dans chaque salle. Dans la première, le circuit est très court; dans la seconde, il est plus long et bien plus amusant. Les enfants se voient remettre cinq billes et commencent par jouer avec le circuit court. Il s’agit ensuite d’observer s’ils épargneront leurs billes pour jouer avec le circuit long dans l’autre salle.

Finalement, Mme Atance a constaté que les enfants n’étaient pas de très bons épargnants, même si les enfants de cinq ans ont assurément fait mieux que les plus jeunes. La chercheuse a donc décidé de pousser son expérience un peu plus loin.

« Nous voulions vérifier s’il était possible d’améliorer la capacité d’épargne des enfants, notamment en répétant l’exercice, explique-t-elle, pour voir s’ils allaient tirer des leçons de leur expérience. Nous avons aussi constaté que le simple fait de suggérer aux enfants d’épargner leurs billes influait beaucoup sur leur comportement. »

La recherche qui passionne le plus Mme Atance actuellement concerne les prévisions, matière où les humains n’excellent pas tellement. Elle s’intéresse plus particulièrement à l’illusion de la fin de l’histoire popularisée par Daniel Gilbert, professeur de psychologie à l’Université Harvard et auteur du livre à succès Et si le bonheur vous tombait dessus. « Nous reconnaissons d’emblée que nous avons changé dans le passé, mais nous ne sommes pas très bons pour prédire nos préférences futures, explique-t-elle. L’exemple parfait : se faire tatouer et le regretter par après. »

Mme Atance et son équipe ont demandé aux enfants d’âge préscolaire s’ils vont préférer le Kool-Aid ou le café quand ils seront grands. Bien que la plupart des enfants ont reconnu que les adultes préfèrent le café, les trois à quatre ans ne pouvaient prédire s’ils allaient un jour préférer le café, tandis que les enfants de cinq ans, eux, le pouvaient.

« Nos études démontrent qu’il se produit beaucoup de changements chez les enfants de trois à cinq ans. Je ne suis pas certaine que les parents et les professeurs sont au courant de ces grands écarts dans le développement et de leurs répercussions sur, par exemple, le fait de mélanger les élèves de prématernelle et de maternelle. »

En tant que mère de deux garçons de deux et cinq ans, elle observe directement ces différences. Il lui arrive même parfois de présenter des vidéos personnelles de ses enfants à ses étudiants pour démontrer ces écarts développementaux.

Pour Mme Atance et son équipe, la prochaine étape consiste à transmettre leur savoir sur la capacité d’envisager l’avenir et les compétences connexes, comme l’épargne, aux éducateurs de la petite enfance et aux parents pour les aider à comprendre et à interpréter un peu mieux le comportement des jeunes enfants.

 

par Leah Geller

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